Le dernier numéro de “La Brise dans le cèdre” vient de paraitre.

Contact : Nicolas BELLING (03 83 31 10 89 – labrisedanslecedre@orange.fr)
Tarif : 3 euros.

Extrait…

Capture d’écran 2013-04-17 à 21.44.39C’était Mademoiselle Emma

Une silhouette toute menue dans l’ample jupe noire, le buste serré par un caraco aux multiples boutons, à longues manches et au col montant, d’où émergeait un visage au teint de blonde grisonnante, ombré d’un chapeau genre canotier. Tel est le portrait de Mademoiselle Emma, rencontrée si souvent sur le parcours de la rue Saint-Charles à l’église.

Mademoiselle Emma Joly était la descendante d’une très honorable famille d’Amance. On trouve des traces de ce nom avant la Révolution, en tant que maire, trésorier, charpentiers – très honorés à l’époque – sculpteur de pierre et vigneron. Tout un parcours pour arriver à nos jours !

Après le décès de ses parents, Emma a vécu seule dans la maison de ses ancêtres, maison au passé historique située au bas de la rue Saint-Charles, mais Emma devait l’ignorer car elle ne s’en est jamais glorifiée.

Un de ses proches ancêtres, le sculpteur de pierre, a laissé sa marque sur les stèles des plus vielles tombes du cimetière d’Amance, travail d’artiste.

Pour Emma, se dévouer au service de l’Église était une tâche primordiale, assurant régulièrement l’entretien, le fleurissement, le lavage des aubes des servants de messe et des nappes brodées, allant, venant dans le grand édifice, silencieuse comme l’oiseau entré par le carreau cassé. Un sacristain l’aidait : figure du village au nez proéminent en forme d’éteint-cierge, il allumait les cierges, nombreux à l’époque, marchait à grandes enjambées et portait sous son bras un livre de messe gros comme un dictionnaire.

Durant la semaine, on retrouvait Emma dans ses vignes ou ses vergers. Elle seule possédait un cerisier précoce, “toujours rapiné”. Elle utilisait l’huile produite par ses noix pour les besoins de l’église, et le vin de messe provenait de sa vigne. C’est de sa treille étalée sur la façade de sa maison que provenaient les grappes de raisins mûrs qui décoraient la statue de la Vierge Marie promenée en procession après les vêpres du 15 août, selon le vœu de Louis XIII.

Ses après-midis du dimanche étaient consacrés au patronage, rassemblant enfants et jeunes-filles sous sa surveillance, tout comme à la messe où, à la moindre indiscipline, sa poigne insoupçonnée serrait le bras, poussant la punie à s’agenouiller devant la sainte table.

Toutes les filles allaient au patronage. En été, le parc du château de Fleurfontaine était notre aire de jeu. En hiver, il fallait se contenter de la salle paroissiale où un vieux poêle fumait et ne chauffait pas, et où les lampes à pétrole s’éteignaient au moindre souffle. Lorsque des querelles éclataient en raison des tricheuses qui tenaient tête, Emma, par ses réprimandes fermes et justes, les calmait et les réconciliait, ce à quoi elle tenait beaucoup.

Et comment oublier les promenades et les jeux dans les “montagnes” du Petit Mont, où nos parents nous interdisaient d’aller seules ? Au printemps, les pervenches, les couche-feuilles, les œillets sauvages, le tremblant et la haute mousse y foisonnaient. C’était du bonheur !

Vieillissante, Emma accepta la compagnie d’une personne de connaissance, “la petite Louise”. Difficile de discerner laquelle soutenait l’autre ! Toutes les deux sont restées dans la maison au grand couloir dallé de pierre, débouchant sur un magnifique jardin où l’on trouvait de tout, tant en arbustes qu’en fleurs et en buissons : un jardin de curé. L’intérieur vétuste était dépourvu de tout confort, mais ses boiseries et ses alcôves disloquées témoignaient du bon goût et de l’aisance de ses anciens occupants.

Dans “La brise dans le cèdre”, nous avons surtout fait la connaissance de personnages originaux, joviaux, intéressants, …

D’un tout autre genre était Mademoiselle Emma : humble, discrète, patiente et dévouée, une sage.

Mademoiselle Emma, le cèdre est toujours là pour témoigner de vos nombreux passages sous son ombre ; il vous a vue souffrir, portant la main à votre cœur quand, épuisée, vous arriviez au but. Il vous salue de sa plus haute branche. C’est qu’il a pris de la bouteille : plus de 140 ans depuis sa plantation !

À l’époque, il n’y avait pas encore “la deudeuche” pour sortir avec papa et maman le dimanche …

Soyez donc remerciée, Mademoiselle Emma, pour les plaisirs partagés grâce à vous !

Marcelle Monzain